L’origine du mal est à la croisée de plusieurs genres littéraires. Il appartient autant à la tradition de la fable — on y retrouve les ingrédients de celle-ci : des personnages hauts en couleur, une écriture exubérante, inventive, un certain sens du symbole, etc. qu’au récit historique : celui de la colonisation de l’Afrique Noire à la fin du XIXe siècle, qui entrecroise personnages historiques et fictifs. C’est encore un roman d’initiation, centrée sur le personnage de Morena alias Malyss, « démone » deux fois femme et à la féminité encombrée, qui va progressivement s’émanciper, et par là même, incarner cette Afrique violée, victime, qui cherche à se libérer…

C’est un texte formellement abouti dont la construction éclatée, loin d’être une coquetterie, creuse son sujet jusqu’à l’épuiser. L’écriture est maîtrisée, inspirée, forte. Il sera apprécié pour la beauté et la force de son écriture, son ambition, sa maîtrise formelle. Il est en cela intemporel, non soumis aux modes éditoriales actuelles, auxquelles il est étranger. Cela a un atout certain : sa proposition est claire. Le sujet de la conquête coloniale de l’Afrique n'est pas vendeur alors c'est un risque. La dimension historique est un prétexte pour parler de crises plus actuelles comme Boko Haram. 

La construction (ou plutôt éclatement) du roman est une pratique narrative déjà éprouvée par l'auteur dans un précédent roman. On bouleverse la classique progression chronologique en commençant de manière aléatoire puis en intitulant certains chapitres, en en numérotant d'autres, ou en supprimant tout en-tête. On progresse de façon chaotique, chaque chapitre renvoyant aux précédents et les éclairant. Les personnages sont pris à différents moments de leur évolution, télescopant/anticipant sur celle-ci. Ce procédé favorise l’implication du lecteur, qui reconstruit le récit en permanence.

Plusieurs fils narratifs s’entrecroisent sans se parasiter : les chapitres en focalisation sur Malyss et sa féminité encombrante/ceux qui évoquent sa mère, Sarahounya, alias Meuba Mbo, cheffe de file des tueuses de Skelewu/les chapitres sur la progression politique et esclavagiste de Rabah/,etc. De ce récit polyphonique naît une tension dramatique certaine, du suspense.  

Mais pas seulement : en choisissant de raconter cette histoire en cercles concentriques, on semble se rapprocher chaque fois un peu plus du cœur de cette « Origine du mal » qu'est le terrorisme ou la bêtise humaine : Boko Haram ou Ambazonia.

Photo : Eric Essono Tsimi (DR)